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Réseaux sociaux trop tôt : un coût mesurable sur les apprentissages ?

Par le MédecinGeek
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À quel âge un adolescent devrait-il ouvrir son premier compte sur un réseau social ? La question est généralement abordée sous l’angle de la santé mentale, du sommeil ou de l’exposition à des contenus inadaptés. Une étude italienne publiée en 2026 dans Nature Human Behaviour apporte un autre élément au débat : l’âge d’entrée sur les réseaux sociaux pourrait également être associé aux apprentissages scolaires plusieurs années plus tard. L’étude, intitulée « Longitudinal effect of early social media use on standardized learning outcomes during school career », que l’on peut traduire par « Effet longitudinal de l’utilisation précoce des réseaux sociaux sur les résultats d’apprentissage standardisés au cours de la scolarité », a suivi rétrospectivement et longitudinalement les performances scolaires de plus de 5 000 adolescents italiens. Son principal résultat est assez net : les élèves ayant ouvert leur premier compte sur un réseau social plus jeunes présentent ensuite de moins bonnes performances en italien et en mathématiques que ceux ayant attendu davantage. Mais derrière cette conclusion apparemment simple se cache une étude méthodologiquement intéressante et quelques précautions indispensables avant d’en tirer des recommandations générales.

Pourquoi les chercheurs se sont-ils intéressés à l’âge du premier réseau social ?

La plupart des études consacrées aux usages numériques des adolescents cherchent à mesurer le temps passé devant les écrans ou sur les réseaux sociaux. Cette approche pose toutefois plusieurs difficultés. Le temps d’écran est souvent déclaré par les utilisateurs eux-mêmes, avec une précision médiocre et deux adolescents passant deux heures par jour sur leur smartphone peuvent avoir des usages totalement différents. Les chercheurs italiens ont donc choisi une autre question : l’âge auquel commence l’exposition autonome aux réseaux sociaux a-t-il une importance ?
Cette question est loin d’être anodine. Dans l’échantillon étudié, l’entrée dans l’univers numérique personnel s’effectuait progressivement. Les consoles de jeux étaient utilisées relativement tôt, puis venaient les tablettes et les ordinateurs. Le véritable changement se produisait autour de l’entrée au collège italien, lorsque les adolescents recevaient leur premier smartphone personnel.
Près de la moitié des élèves interrogés, 47 %, avaient reçu leur smartphone au cours de leur sixième année de scolarité. À la fin de la huitième année, 98 % en possédaient un. Beaucoup d’enfants ouvraient leur premier compte bien avant l’âge légal permettant un accès autonome en Italie : 11,2 % l’avaient déjà fait pendant l’école primaire, 29,5 % au cours de la sixième année de scolarité, 25 % pendant la septième et 18 % pendant la huitième. Seulement 16,3 % avaient attendu la neuvième année ou davantage, soit approximativement 14 ans ou plus. Les chercheurs ont donc voulu savoir si cette différence de quelques années dans l’âge de la première exposition pouvait laisser une trace mesurable sur les apprentissages.

Comment l’étude a-t-elle été réalisée ?

L’intérêt principal de cette recherche tient à sa méthodologie. Les chercheurs ont d’abord interrogé 6 609 adolescents scolarisés en dixième ou onzième année au cours de l’année scolaire 2023-2024. Les établissements étaient situés dans cinq provinces du nord de l’Italie : Brescia, Cremona, Mantoue, Milan et Monza-Brianza. Il faut immédiatement préciser un point : il ne s’agit donc pas d’un échantillon représentatif de toute l’Italie. L’échantillon était en revanche représentatif des différents types d’établissements scolaires des provinces étudiées.
Les adolescents devaient notamment indiquer l’année scolaire au cours de laquelle ils avaient reçu leur premier smartphone personnel connecté à Internet et celle au cours de laquelle ils avaient ouvert leur premier compte personnel sur un réseau social. Ces informations étaient rétrospectives. Mais les chercheurs ont choisi volontairement des événements considérés comme relativement marquants dans la vie d’un adolescent : recevoir son premier smartphone ou créer son premier compte personnel est généralement plus facile à dater que de se souvenir du nombre d’heures passées quotidiennement devant un écran plusieurs années auparavant.
La véritable force de l’étude vient cependant d’ailleurs. Les réponses ont été reliées aux données de l’INVALSI, l’Institut national italien chargé des évaluations standardisées. Les chercheurs disposaient ainsi des résultats scolaires des mêmes élèves à plusieurs moments de leur parcours : en deuxième, cinquième, huitième et dixième années de scolarité pour l’italien et les mathématiques, ainsi qu’en anglais à certaines étapes. Après les différents critères d’exclusion, 5 227 élèves disposaient de données exploitables pour l’étude générale. Pour l’analyse longitudinale principale, les chercheurs ont encore exclu les adolescents ayant ouvert un compte sur un réseau social avant la fin de l’école primaire ainsi que quelques élèves ayant créé leur compte avant de posséder un smartphone. L’analyse longitudinale portait finalement sur environ 4 500 élèves. Les adolescents ont ensuite été répartis en quatre groupes en fonction du moment où ils avaient ouvert leur premier compte : sixième, septième, huitième année de scolarité, ou neuvième année et au-delà. Attention : ces numéros correspondent aux années de scolarité italiennes et non directement aux classes françaises. Ils correspondent approximativement à des âges de 11-12 ans, 12-13 ans, 13-14 ans et 14 ans ou plus. Le groupe ayant attendu la neuvième année ou davantage servait de groupe de comparaison.

Une méthode pour essayer de dépasser la simple corrélation

Un problème apparaît immédiatement lorsque l’on compare les enfants qui accèdent tôt aux réseaux sociaux à ceux qui y accèdent plus tard : ces populations ne sont pas identiques. Et c’est précisément ce que montre l’étude. Les adolescents ayant ouvert leur compte plus jeunes provenaient en moyenne de familles moins diplômées, vivaient un peu moins souvent avec leurs deux parents, avaient commencé à utiliser plusieurs technologies plus tôt et avaient bénéficié moins fréquemment d’un contrôle parental. Ils présentaient également, avant même l’ouverture de leur compte, certaines différences scolaires.
Comparer directement leurs résultats aurait donc été très trompeur. Les chercheurs ont utilisé plusieurs méthodes statistiques pour rendre les groupes aussi comparables que possible sur de nombreux critères : sexe, niveau d’études des parents, structure familiale, difficultés économiques, origine migratoire, exposition antérieure aux technologies, pratiques parentales et, surtout, résultats scolaires avant l’ouverture du premier compte.
Ils ont ensuite comparer uniquement deux groupes à un moment donné en comparant la manière dont leurs performances évoluent avant et après l’exposition étudiée.
Les chercheurs disposaient notamment des résultats scolaires des enfants en deuxième et en cinquième années, donc avant l’ouverture du premier compte pour les groupes retenus dans l’analyse longitudinale.

Que se passe-t-il lorsque les réseaux sociaux commencent plus tôt ?

Les résultats deviennent beaucoup plus simples à comprendre lorsqu’on regarde l’évolution des performances scolaires dans le temps. Avant l’ouverture du premier compte sur un réseau social, les élèves comparés ont des résultats scolaires très proches. C’est notamment le cas en cinquième année de scolarité, qui constitue le point de référence utilisé par les chercheurs. Ensuite, les trajectoires commencent à diverger.
Chez les adolescents qui ouvrent leur premier compte dès la sixième année de scolarité, vers 11-12 ans, les performances en italien et en mathématiques évoluent moins favorablement au cours des années suivantes. À l’inverse, chez les adolescents qui attendent la neuvième année de scolarité, soit environ 14 ans ou plus, les résultats continuent globalement à progresser.
L’écart apparaît déjà deux ans après le début de l’exposition précoce et persiste plusieurs années plus tard. Il est particulièrement marqué en mathématiques : alors que les performances du groupe ayant attendu continuent à progresser, celles du groupe ayant commencé plus tôt diminuent progressivement. En italien, le même phénomène apparaît, même si l’écart semble davantage se stabiliser avec le temps. Les élèves qui avaient initialement des niveaux comparables suivent progressivement des trajectoires scolaires différentes après l’entrée précoce sur les réseaux sociaux et plus cette entrée intervient tôt, plus l’écart observé tend à être important.
Les chercheurs ont également examiné plusieurs autres indicateurs scolaires. Les adolescents ayant commencé les réseaux sociaux plus tôt présentaient davantage de risque d’avoir redoublé une classe. Ils avaient également moins de chances d’obtenir une excellente note à la fin du premier cycle secondaire et rapportaient une moindre confiance dans leurs capacités scolaires. En revanche, le type de filière secondaire choisi semblait peu influencé. Ces analyses supplémentaires sont cependant moins solides que l’analyse principale, car toutes ne bénéficiaient pas du même suivi longitudinal. Elles vont néanmoins globalement dans la même direction.

Une exception intrigante : l’anglais

Les chercheurs ne retrouvent en revanche aucun effet négatif statistiquement significatif sur les compétences en anglais, qu’il s’agisse de compréhension écrite ou orale.
Cette absence d’effet est intéressante. Les auteurs proposent une hypothèse : une part importante des contenus consommés sur Internet et sur les réseaux sociaux est en anglais. Vidéos, jeux, expressions, chansons, mèmes ou échanges en ligne pourraient donc fournir une exposition informelle à cette langue.
Cela pourrait éventuellement compenser une partie des effets négatifs observés sur les apprentissages scolaires classiques. Il faut toutefois rester extrêmement prudent : l’étude ne démontre absolument pas que les réseaux sociaux améliorent l’anglais. Elle constate simplement qu’aucune dégradation comparable à celle observée en italien ou en mathématiques n’apparaît dans cette matière.

Le vrai problème pourrait-il être le smartphone toujours présent ?

L’un des résultats les plus intéressants de l’étude ne concerne peut-être pas directement les réseaux sociaux. Les chercheurs se sont demandé quels mécanismes pouvaient expliquer la relation observée. Ils n’ont volontairement pas utilisé le temps d’écran déclaré par les adolescents, jugé trop peu fiable. À la place, ils ont utilisé une mesure appelée « smartphone pervasiveness », que l’on pourrait traduire par omniprésence ou caractère envahissant du smartphone dans la vie quotidienne. Cette échelle mesure la fréquence avec laquelle le téléphone intervient dans différents moments de la journée : au réveil, avant de dormir, pendant les devoirs ou dans d’autres activités normalement réalisées sans téléphone. Plus ce smartphone était omniprésent, plus les performances scolaires étaient faibles.
Une augmentation d’un écart-type sur cet indice était associée à une diminution d’environ 0,11 écart-type des résultats en italien et 0,14 en mathématiques.
Surtout, dans les analyses exploratoires des chercheurs, cette omniprésence du smartphone pourrait statistiquement expliquer entre 33 et 47 % de l’association observée en mathématiques et entre 15 et 34 % en italien. C’est probablement l’un des éléments les plus intéressants de cette étude.
Le problème ne serait donc peut-être pas uniquement le contenu regardé sur TikTok, Instagram ou d’autres plateformes. Il pourrait aussi être lié à la manière dont ces outils s’insèrent dans toutes les activités quotidiennes. Faire ses devoirs tout en vérifiant régulièrement les notifications, interrompre une tâche pour regarder un message, passer successivement d’une activité scolaire à une vidéo puis revenir au travail constituent autant de micro-interruptions susceptibles de fragmenter l’attention. Les auteurs évoquent ainsi notamment l’hypothèse d’une surcharge cognitive et du multitâche numérique. Mais cette partie de l’étude reste exploratoire et elle ne permet pas de le démontrer.

Les biais et les limites à ne surtout pas oublier

Cette étude est plus convaincante que beaucoup de travaux reposant simplement sur une corrélation entre temps d’écran et résultats scolaires. Elle ne permet pourtant pas d’affirmer que l’ouverture d’un compte sur un réseau social à 11 ans provoque à elle seule une baisse des résultats scolaires.
Premier problème : l’étude reste observationnelle. Les techniques statistiques permettent de rapprocher fortement les groupes, mais elles ne peuvent contrôler que les variables connues et mesurées. Il pourrait exister d’autres différences entre les familles autorisant très tôt les réseaux sociaux et celles qui les retardent : dynamique familiale, organisation du travail scolaire, personnalité de l’adolescent, autonomie, impulsivité ou environnement social. Les auteurs vérifient que les trajectoires scolaires des différents groupes sont similaires avant l’exposition, ce qui renforce leur argumentation. Mais cela ne permet pas d’exclure complètement l’apparition ultérieure de facteurs non mesurés.
La solidité du résultat varie également selon l’âge d’ouverture du compte. Les analyses de sensibilité sont particulièrement convaincantes pour les élèves ayant commencé en sixième année et restent solides pour ceux ayant commencé en septième année. Elles sont nettement moins robustes pour ceux ayant commencé en huitième année.
Deuxième limite : l’âge d’ouverture du compte est déclaré rétrospectivement par les adolescents. Les auteurs ont de bonnes raisons de penser que cet événement est assez bien mémorisé, mais une erreur de souvenir reste possible.
Troisième limite : l’étude ne sait pratiquement rien de ce que les adolescents faisaient réellement sur les réseaux sociaux. Elle ne distingue pas TikTok d’Instagram, la publication active de contenus du défilement passif, une heure quotidienne de cinq heures quotidiennes, ou encore un usage social d’un usage problématique.
Elle mesure donc principalement le moment à partir duquel un adolescent dispose à la fois d’un smartphone personnel et d’un compte personnel sur un réseau social.
Les effets propres du smartphone et ceux des réseaux sociaux sont ainsi difficiles à dissocier.
Quatrième limite : les élèves étudiés appartiennent à seulement cinq provinces du nord de l’Italie. Les résultats ne peuvent donc pas être automatiquement généralisés à tous les adolescents italiens, et encore moins aux adolescents de tous les pays. Il existe également un biais de sélection : certains jeunes ayant quitté précocement le système scolaire, suivi des formations professionnelles particulières ou redoublé plusieurs fois ne pouvaient pas être inclus dans l’analyse longitudinale. Enfin, ces adolescents ont vécu leurs premières années de collège au moment de la pandémie de Covid-19, période qui a considérablement modifié les pratiques numériques et scolaires.

Ce que montre réellement cette étude

Cette étude ne démontre pas que les réseaux sociaux « rendent les enfants moins intelligents ». Elle ne démontre pas non plus qu’interdire les réseaux sociaux avant 14, 15 ou 16 ans améliorerait automatiquement les résultats scolaires. Elle apporte quelque chose de beaucoup plus précis.
Chez ces adolescents du nord de l’Italie, l’ouverture d’un compte personnel sur un réseau social avec un smartphone personnel au début de l’adolescence est suivie d’une évolution moins favorable des performances en italien et en mathématiques que chez des adolescents comparables ayant attendu environ 14 ans ou davantage.
La relation présente également un gradient temporel : les résultats sont généralement moins bons lorsque l’accès commence plus tôt.

Surtout, les différences ne disparaissent pas lorsque les adolescents qui avaient attendu finissent eux aussi par rejoindre les réseaux sociaux. En dixième année, alors que la grande majorité des deux groupes utilise désormais ces plateformes, les écarts scolaires persistent et peuvent même s’accentuer, notamment en mathématiques.
Ce dernier point est important. Il suggère que retarder l’accès ne reviendrait pas simplement à repousser de quelques années un éventuel problème qui apparaîtrait ensuite à l’identique. L’exposition pendant la préadolescence pourrait constituer une période particulièrement sensible. C’est précisément sur ce point que cette étude apporte une contribution originale au débat.

Faut-il alors retarder l’accès aux réseaux sociaux ?

Les résultats vont clairement dans le sens d’une certaine prudence vis-à-vis d’un accès autonome très précoce aux réseaux sociaux. Mais ils ne permettent pas de déterminer un âge universel à partir duquel ces plateformes deviendraient soudainement sans risque. L’étude compare essentiellement ceux qui commencent entre 11 et 14 ans à ceux qui attendent environ 14 ans ou davantage. Elle ne permet donc pas, par exemple, de conclure qu’un seuil à 16 ans serait nécessairement meilleur qu’un seuil à 14 ou 15 ans. Elle rappelle surtout que la question ne doit probablement pas se limiter au chiffre indiqué sur l’acte de naissance. Posséder un smartphone personnel donnant accès en permanence aux réseaux sociaux modifie aussi l’environnement de l’adolescent : le téléphone l’accompagne pendant les devoirs, dans sa chambre, au coucher, au réveil et parfois jusque pendant les repas ou les activités familiales. L’enjeu pourrait donc être autant quand les adolescents entrent dans ces environnements que comment ils apprennent à les utiliser.

Conclusion

Les débats sur les effets des réseaux sociaux chez les adolescents sont souvent polarisés entre deux affirmations excessives : ils seraient responsables de presque tous les problèmes rencontrés par les jeunes, ou, à l’inverse, les inquiétudes à leur sujet seraient essentiellement des paniques morales. Cette étude ne justifie ni l’une ni l’autre de ces positions. Elle apporte cependant une donnée difficile à ignorer : chez plus de 5 000 adolescents suivis à partir de leurs résultats scolaires antérieurs, entrer précocement dans les réseaux sociaux avec son propre smartphone est associé à une évolution moins favorable des apprentissages en italien et en mathématiques.
La méthodologie utilisée rend l’hypothèse d’un effet causal plus crédible que dans une simple étude corrélationnelle, sans pouvoir la démontrer définitivement.
Mais le résultat le plus intéressant est peut-être ailleurs. L’omniprésence du smartphone dans les moments ordinaires de la journée semble expliquer une partie non négligeable de l’effet observé. La question à poser aux familles n’est donc probablement pas seulement : « À quel âge lui donner accès aux réseaux sociaux ? »
Elle pourrait aussi être : « À partir du moment où il y aura accès, quelle place voulons-nous laisser au smartphone dans sa vie quotidienne ? » C’est peut-être là que commence réellement la prévention.


Références

  • Gui M, Respi C, Abbiati G, et al. Longitudinal effect of early social media use on standardized learning outcomes during school career. Nat Hum Behav. 2026.
    >>> Lien / PDF

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