Depuis l’entrée en vigueur en Australie de la loi interdisant aux moins de 16 ans de détenir un compte sur certaines grandes plateformes, les commentaires se multiplient. Plusieurs articles de presse ont rapidement conclu à un impact faible, voire à une absence de résultat. Les adolescents continuent de consulter les réseaux sociaux, les contrôles d’âge sont contournés et la diminution de l’usage global paraît modeste. À première vue, le constat semble simple : la loi ne fonctionnerait pas.
L’étude publiée en juin 2026 dans le British Medical Journal adopte pourtant une position beaucoup plus prudente. Ses auteurs ne concluent pas à l’échec de la politique australienne. Ils constatent qu’après seulement trois mois, dans un contexte de mise en œuvre incomplète et de contrôles d’âge encore défaillants, les données ne permettent pas de démontrer un effet substantiel sur l’utilisation globale des réseaux sociaux par les moins de 16 ans.
Cette nuance a souvent disparu dans les reprises médiatiques. Une absence de preuve suffisante est devenue, dans certains titres, la preuve d’une absence d’effet. Mais un problème plus profond explique une grande partie du malentendu : la loi australienne n’a jamais été conçue pour empêcher totalement les adolescents de consulter des contenus en ligne.
Son objectif est plus précis. Elle vise à empêcher les plateformes de créer ou de maintenir des comptes personnels pour les moins de 16 ans. Or consulter une vidéo publique sans être connecté et utiliser un compte personnalisé ne sont pas deux expériences équivalentes. C’est précisément cette distinction que de nombreux commentaires ont négligée.

Comment l’Australie en est arrivée à cette loi
Face aux inquiétudes croissantes concernant les effets des réseaux sociaux sur le sommeil, la santé mentale, l’attention et les relations sociales des jeunes, le Parlement australien a adopté, à la fin de l’année 2024, le Social Media Minimum Age Act.
Le texte a instauré un âge minimal national de 16 ans pour détenir un compte sur les plateformes concernées. Les entreprises ont ensuite disposé d’une période de préparation avant l’entrée en vigueur effective de la mesure, le 10 décembre 2025.
La loi ne demande pas simplement aux plateformes d’afficher une case dans laquelle l’utilisateur indique sa date de naissance. Elle leur impose de prendre des « mesures raisonnables » pour identifier les utilisateurs trop jeunes, empêcher la création de nouveaux comptes et désactiver les comptes existants appartenant à des moins de 16 ans.
Dix grandes plateformes ont initialement été concernées, parmi lesquelles Facebook, Instagram, TikTok, Snapchat, YouTube, X, Reddit, Threads, Twitch et Kick. En cas de non-respect, les entreprises peuvent s’exposer à des sanctions financières de plusieurs dizaines de millions de dollars australiens.
Il ne s’agit donc pas d’une interdiction adressée aux adolescents, comme s’ils étaient eux-mêmes juridiquement responsables de leur présence sur les réseaux sociaux. La responsabilité repose avant tout sur les plateformes, qui doivent démontrer qu’elles ont réellement mis en place des dispositifs de vérification et de protection efficaces.
Ce que la loi interdit vraiment
Le mot « interdiction » prête ici à confusion. La loi australienne n’empêche pas un adolescent d’accéder à l’ensemble d’Internet. Elle ne bloque pas toutes les vidéos de YouTube et ne rend pas invisibles toutes les pages publiques. Un mineur peut encore consulter certains contenus disponibles sans connexion, selon le fonctionnement de chaque plateforme. Ce que la loi cherche à empêcher, c’est la possession d’un compte personnel.
Cette différence est essentielle, car un compte ne sert pas uniquement à retenir un nom d’utilisateur et un mot de passe. Il permet à la plateforme de suivre les comportements de la personne, d’enregistrer ses préférences, d’analyser ce qu’elle regarde, ce qu’elle ignore, ce qu’elle aime et ce qui la fait réagir.
À partir de ces données, l’expérience devient individualisée. Les contenus proposés ne sont plus les mêmes pour tous. Ils sont sélectionnés par des algorithmes qui apprennent progressivement à retenir l’utilisateur le plus longtemps possible.
Le compte personnel permet également l’envoi de notifications, la publication de photos, la réception de messages, l’exposition aux commentaires, la recherche de validation par les « likes », les recommandations automatiques et les interactions avec des inconnus.
Ce sont ces fonctionnalités liées au compte, à la personnalisation et à la collecte continue de données qui peuvent favoriser des usages compulsifs et une captation prolongée de l’attention.
Par conséquent, un adolescent peut continuer à regarder occasionnellement une vidéo sur YouTube tout en étant moins exposé à certaines fonctionnalités particulièrement engageantes s’il ne possède plus de compte. Mesurer uniquement le fait qu’il « utilise encore YouTube » ne permet donc pas d’évaluer correctement l’effet recherché par la loi.
Des premiers résultats présentés comme négatifs
L’étude publiée dans le BMJ a suivi 436 adolescents australiens âgés de 12 à moins de 17 ans. Parmi eux, 408 ont participé au suivi réalisé environ trois mois après l’entrée en vigueur de la loi.
Chez les jeunes âgés de 12 à 13 ans, l’utilisation quotidienne des réseaux sociaux a peu évolué. Chez les 14-15 ans, elle est passée de 78 % à 69 %. Chez les adolescents âgés de 16 ans et plus, elle a augmenté de 80 % à 89 %. Les analyses statistiques fondées sur le seuil des 16 ans n’ont pas montré de rupture significative concernant l’utilisation quotidienne ni le temps passé sur les réseaux sociaux. Plus de 85 % des moins de 16 ans déclaraient encore avoir utilisé au moins une plateforme concernée durant la semaine précédant l’enquête.
Ces chiffres ont largement nourri l’idée que l’interdiction australienne n’avait produit aucun résultat.
Mais cette conclusion est trop rapide. D’abord, l’étude porte sur les trois premiers mois d’application d’une politique nationale. Elle mesure une période de transition au cours de laquelle les plateformes n’avaient manifestement pas encore déployé des dispositifs efficaces et homogènes.
Ensuite, l’étude analyse principalement l’utilisation déclarée des réseaux sociaux. Elle ne mesure pas uniquement la possession d’un compte alors que c’est précisément le cœur de la loi.
Enfin, les auteurs reconnaissent eux-mêmes que leur étude manque de puissance statistique. La méthode utilisée, fondée sur une comparaison entre les adolescents situés juste en dessous et juste au-dessus du seuil de 16 ans, réduit le nombre de participants réellement intégrés dans certaines analyses. Les intervalles de confiance sont donc très larges et compatibles aussi bien avec l’absence d’effet qu’avec des effets modestes. Dire que l’étude ne démontre pas d’effet important à trois mois est exact. Dire qu’elle prouve que la loi ne fonctionne pas ne l’est pas.
Ce que montre réellement l’étude du BMJ
L’enseignement principal du travail publié dans le BMJ ne concerne peut-être pas l’inefficacité de la loi, mais la faiblesse de son application initiale. Parmi les adolescents de moins de 16 ans qui continuaient d’utiliser les plateformes concernées, une part importante déclarait n’avoir rencontré qu’un contrôle d’âge élémentaire. La méthode la plus fréquente consistait à demander directement à l’utilisateur quel âge il avait. Une telle vérification est évidemment facile à contourner. Il suffit d’indiquer une date de naissance différente.
Certains adolescents ont également déclaré avoir utilisé de faux comptes, le compte d’une autre personne ou un navigateur privé. L’utilisation d’un réseau privé virtuel était en revanche moins fréquente. L’étude décrit donc une période caractérisée par une mise en œuvre limitée, un respect incomplet des obligations et des possibilités importantes de contournement.
Dans ces conditions, il est difficile de distinguer l’efficacité potentielle de la loi de l’inefficacité pratique des dispositifs choisis par les entreprises. Une politique peut être cohérente dans son principe et mal appliquée dans les faits. Confondre ces deux questions conduit à attribuer à la loi les défaillances de ceux qui sont chargés de la faire respecter.
YouTube et Snapchat : l’exemple qui explique tout
La comparaison entre YouTube et Snapchat permet de comprendre le malentendu. Une grande partie du contenu de YouTube peut être regardée sans compte. Un adolescent dont le compte a été fermé peut donc continuer à consulter certaines vidéos. Son usage ne disparaît pas nécessairement des enquêtes, même si son exposition à la personnalisation, aux abonnements, aux commentaires ou aux recommandations liées à son historique a été réduite.
Snapchat fonctionne différemment. La plateforme repose beaucoup plus fortement sur l’existence d’un compte et sur des interactions personnalisées entre utilisateurs.
Les données de Qustodio citées dans l’article de TIME vont dans ce sens. Chez les 13-15 ans, l’utilisation mensuelle de Snapchat aurait diminué d’environ 40 %, contre seulement 3 % pour YouTube.
Cette différence ne prouve pas à elle seule l’efficacité générale de la politique australienne. Elle montre toutefois pourquoi il est trompeur de regrouper toutes les plateformes sous un seul indicateur d’« utilisation ». Une loi centrée sur les comptes produira nécessairement des effets différents selon que le compte est indispensable ou facultatif pour accéder au contenu.
Quand on mesure les comptes, les résultats deviennent différents
L’article publié dans TIME par Ravi Iyer, Jon Haidt et Zach Rausch propose une lecture plus favorable de la politique australienne.
Ses auteurs rappellent que les études mesurant « toute utilisation », avec ou sans compte, retrouvent généralement les diminutions les plus faibles. À l’inverse, les enquêtes portant spécifiquement sur la possession de comptes personnels observent des baisses plus importantes.
Selon les données qu’ils rassemblent, l’enquête de l’autorité australienne eSafety aurait constaté des diminutions de la possession de comptes de l’ordre de 30 % à 36 % sur plusieurs services. La Molly Rose Foundation aurait observé des réductions proches de 40 % à 50 % selon les plateformes.
Les auteurs rapportent également la suppression de plusieurs millions de comptes identifiés comme appartenant à des moins de 16 ans. Ces résultats doivent rester interprétés avec prudence. Les études n’utilisent pas toutes les mêmes populations, les mêmes définitions ni les mêmes méthodes. Il serait incorrect de les additionner ou de les présenter comme les résultats d’une seule grande enquête homogène.
Ils montrent néanmoins que l’évaluation change sensiblement selon l’indicateur choisi.
Lorsque la question posée est « les adolescents consultent-ils encore des contenus sur au moins une plateforme ? », la réponse reste largement positive.
Lorsque la question devient « possèdent-ils encore un compte personnel sur les plateformes concernées ? », les diminutions paraissent plus importantes. Or c’est cette seconde question qui correspond le mieux au texte de la loi.
Le véritable test concernera les enfants qui n’ont pas encore commencé
La loi australienne est probablement confrontée à une difficulté majeure : retirer un compte à un adolescent de 15 ans qui utilise plusieurs plateformes depuis des années est très différent d’empêcher un enfant de 8 ou 9 ans d’en créer un.
Un comportement déjà intégré aux relations amicales, aux habitudes quotidiennes et à la construction de l’identité est difficile à interrompre brutalement. Les adolescents peuvent trouver des moyens de contourner les restrictions, utiliser les comptes de leurs proches ou se déplacer vers d’autres services.
L’effet le plus important de la loi pourrait donc apparaître chez les enfants qui n’étaient pas encore utilisateurs au moment de son entrée en vigueur. Ces nouvelles générations pourraient grandir avec une norme différente : pas de compte personnel sur les grandes plateformes avant 16 ans. Les parents auraient moins besoin de négocier seuls, enfant par enfant, dans un environnement où la majorité des camarades possèdent déjà plusieurs comptes. C’est cette hypothèse que les évaluations à long terme devront tester. Elle ne pourra pas être confirmée après trois mois, ni probablement après six mois. Elle nécessitera plusieurs années de suivi.
Conclusion
Lorsque la loi est entrée en vigueur en décembre 2025 les dix plateformes concernées : Facebook, Kick, Reddit, Threads, TikTok, Twitch, Instagram, Snapchat, X et YouTube ont supprimé 4,7 millions de comptes identifiés comme appartenant à des moins de 16 ans, correspondant à environ 2,5 millions de jeunes Australiens âgés de 8 à 15 ans.
Ce chiffre ne signifie pas que 2,5 millions d’adolescents ont totalement cessé d’accéder aux réseaux sociaux : un même jeune pouvait posséder plusieurs comptes et certains contenus restent consultables sans connexion. Il démontre néanmoins que la loi a contraint les entreprises à intervenir à une échelle considérable.
Les résultats deviennent également plus encourageants lorsque l’on mesure précisément ce que la loi cherche à réduire : la possession d’un compte personnel. Une enquête officielle a ainsi observé une diminution de la proportion de jeunes déclarant posséder un compte, passée de 52 % à 42 %. D’autres travaux ont rapporté des baisses d’environ 30 % à 36 % selon les plateformes, voire de l’ordre de 40 % à 50 % dans certaines enquêtes.
Le point de vue des parents ne doit pas non plus être oublié. Dans une enquête YouGov menée un mois après l’entrée en vigueur de la loi, trois Australiens sur cinq estimaient que la mesure était efficace. Parmi les parents d’enfants âgés de 16 ans ou moins, 61 % déclaraient avoir constaté au moins deux évolutions positives parmi celles proposées.
Les changements les plus fréquemment rapportés étaient une augmentation des interactions sociales en présentiel, observée par 43 % des parents, des enfants plus présents, plus attentifs et davantage engagés dans la vie quotidienne pour 38 % d’entre eux, ainsi qu’une amélioration de la relation entre les parents et leur enfant, également rapportée par 38 % des répondants.
Bibliographie :
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