En mai 2026, trois chercheurs de l’Université de Californie publient dans Frontiers in Developmental Psychology un article au titre volontairement provocateur : We don’t know how social media bans will affect youth but we’re doing it anyway! – « Nous ne savons pas comment l’interdiction des réseaux sociaux affectera les jeunes, mais nous le faisons quand même ! ». Leur message mérite d’être entendu. Contrairement à ce que laisse parfois entendre le débat public, nous ne disposons pas aujourd’hui d’essais démontrant qu’interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans améliorera leur santé mentale. Les études disponibles concernent surtout de jeunes adultes et portent généralement sur quelques jours ou quelques semaines de réduction d’usage.
Mais l’article va plus loin. Les auteurs suggèrent également que ces interdictions pourraient être inefficaces, facilement contournées, provoquer davantage de conflits avec les adolescents ou même les exposer à de nouveaux risques. C’est là que leur raisonnement mérite à son tour d’être examiné avec la même rigueur qu’ils réclament pour leurs contradicteurs. Si les preuves sont insuffisantes pour affirmer qu’une interdiction sera bénéfique, sont-elles vraiment plus solides pour annoncer qu’elle risque d’être inefficace ou nocive ?
C’est la raison de cet article. Il ne s’agit pas de défendre à tout prix l’interdiction des réseaux sociaux, ni de nier les questions légitimes soulevées par Lind, Schueller et Odgers. Il s’agit de revenir sur ce que leur publication démontre réellement, ce qu’elle suggère et ce qui relève encore de l’hypothèse. Car dans un sujet aussi sensible, une absence de preuve ne doit pas devenir une preuve dans le sens qui nous arrange.

Ce que les chercheurs ont réellement étudié
Cette publication n’est pas une nouvelle expérimentation menée auprès d’adolescents. Elle est classée par la revue comme un article de type « Perspective ». Les auteurs proposent donc une analyse de la littérature existante et défendent une position scientifique sur les politiques d’interdiction. Pour construire leur argumentation, ils se sont appuyés sur deux méta-analyses antérieures regroupant 36 expériences dans lesquelles des participants avaient réduit ou interrompu leur utilisation des réseaux sociaux. Ils ont ensuite effectué une recherche complémentaire dans plusieurs bases scientifiques en décembre 2025. Parmi 973 publications examinées, quatre nouvelles études ont été ajoutées, portant le total à 40 expériences.
Ce corpus est intéressant, mais il faut immédiatement comprendre ce qu’il mesure. Il s’agit principalement d’expériences dans lesquelles des volontaires acceptent, pendant une période limitée, de diminuer leur utilisation de Facebook, Instagram ou d’autres plateformes, voire de les abandonner complètement pendant quelques jours ou quelques semaines. Ce n’est donc pas la même chose qu’une loi empêchant un enfant de 12 ou 13 ans de détenir un compte personnel jusqu’à l’âge de 16 ans.
Cette différence peut sembler évidente. Elle est pourtant au cœur du problème. Les auteurs ont parfaitement raison de rappeler que l’on ne peut pas transformer automatiquement une semaine de « détox numérique » chez un étudiant en prédiction des conséquences d’une politique nationale appliquée pendant plusieurs années.
Le problème majeur : les adolescents concernés ne sont pas dans ces études
Le constat le plus frappant concerne l’âge des participants. Parmi les 40 études analysées, aucune n’a un âge moyen inférieur à 18 ans. Huit comportent quelques personnes de moins de 18 ans, mais celles-ci proviennent essentiellement de recrutements universitaires. Le participant le plus jeune identifié dans l’ensemble des études avait 16 ans.
Autrement dit, nous voulons savoir ce qui arrivera à des collégiens et à de jeunes lycéens, mais les expériences sur lesquelles nous nous appuyons concernent surtout des étudiants et de jeunes adultes. Un adolescent de 13 ans ne vit pas les réseaux sociaux comme un adulte de 22 ou 30 ans où le besoin d’appartenance, la recherche d’autonomie vis-à-vis des parents, la construction de l’identité et le développement émotionnel ne sont pas les mêmes.
Sur ce point, la conclusion des auteurs est solide : les études expérimentales actuellement disponibles ne permettent pas de prédire directement les effets d’une interdiction des réseaux sociaux chez les moins de 16 ans.
L’âge n’est d’ailleurs pas la seule difficulté. La durée moyenne des restrictions étudiées n’est que de 16,3 jours et la moitié des expériences durent une semaine ou moins. La plus longue atteint trois mois. Sur les 40 études, 21 imposent un arrêt complet et 19 seulement une réduction de l’utilisation. Une semaine sans Instagram n’est donc pas trois années sans compte sur un réseau social. Il serait scientifiquement hasardeux de prétendre le contraire.
Que montrent vraiment les expériences de « déconnexion » ?
Les résultats des études analysées sont peu spectaculaires. En effet, les deux méta-analyses utilisées par les auteurs n’aboutissent pas exactement au même résultat. L’une estime que l’effet moyen des restrictions ne se distingue pas statistiquement de zéro, tandis que l’autre retrouve une amélioration du bien-être, mais de faible amplitude, avec une taille d’effet moyenne de 0,17. Les auteurs soulignent également que les bénéfices semblent plutôt plus importants chez les participants les plus âgés, ce qui rend encore plus hasardeuse une extrapolation aux jeunes adolescents. On ne peut pas dire que réduire les réseaux sociaux « ne sert à rien » mais les bénéfices sont très modestes et très variables d’une étude à l’autre.
Mais afin de confirmer l’inutilité de l’interdiction des réseaux sociaux, les auteurs expliquent que des restrictions imposées par les pouvoirs publics pourraient être vécues par les adolescents comme entravant leur besoin d’autonomie et qu’elles pourraient favoriser la résistance, la transgression des règles, la dissimulation et une augmentation des conflits avec les adultes. Ce raisonnement repose sur des connaissances tout à fait sérieuses concernant le développement de l’adolescent. Mais aucune des 40 expériences présentées dans l’article ne démontre qu’une interdiction nationale des comptes sociaux entraîne effectivement ces conséquences chez les moins de 16 ans. Il s’agit donc d’un mécanisme plausible, pas d’un résultat directement démontré.
Contournements et effets pervers : de vrais risques, mais encore des hypothèses
Les auteurs consacrent une partie importante de leur réflexion aux possibles effets pervers des interdictions. Leur exemple le plus intéressant concerne l’Australie. Ils soulignent que la loi empêche les moins de 16 ans de posséder un compte sur les plateformes concernées mais ne leur interdit pas nécessairement de consulter des contenus lorsqu’ils ne sont pas connectés. Un jeune pourrait donc continuer à voir certains contenus tout en perdant les protections associées à un compte correctement identifié comme appartenant à un mineur.
De la même façon, mentir sur son âge et créer un compte présenté comme celui d’un adulte, la plateforme pourrait ne plus lui appliquer les protections destinées aux mineurs. Ce sont de vraies questions. Une réglementation destinée à protéger les jeunes ne devrait évidemment pas avoir pour résultat de les pousser massivement vers des environnements moins sûrs. Mais il s’agit pour le moment d’hypothèses et il faut donc résister à la tentation de transformer un scénario possible en conséquence certaine.
Des adolescents réussiront probablement à contourner certaines restrictions, ils existent en effet, mais cela ne suffit pas à conclure que la politique n’a aucun effet. Une réglementation n’a pas nécessairement besoin d’être respectée par 100 % de la population pour modifier les comportements. Nous le voyons dans un article précédent.
Un jeune qui réussit occasionnellement à accéder à une plateforme malgré une restriction peut malgré tout l’utiliser beaucoup moins qu’auparavant. Et si une proportion des adolescents contourne la mesure tandis qu’une autre réduit fortement son utilisation, l’effet global ne sera pas nul. La bonne question n’est donc pas de savoir si l’interdiction peut être contournée. Elle le sera probablement. Il faut déterminer dans quelle proportion elle modifie réellement les usages, l’exposition aux contenus et les comportements. C’est d’ailleurs ce que les auteurs reconnaissent eux-mêmes lorsqu’ils réclament des évaluations précises des politiques mises en place.
Les réseaux sociaux ne se résument pas à la dépression…
Les auteurs rappellent à juste titre que les associations trouvées entre utilisation des réseaux sociaux, anxiété et dépression sont généralement faibles et variables et surtout qu’une grande partie repose sur des questionnaires demandant aux adolescents d’estimer eux-mêmes à la fois leurs usages numériques et leurs symptômes psychologiques.
Un adolescent en difficulté psychologique peut davantage utiliser les réseaux sociaux parce qu’il se sent isolé, anxieux ou déprimé. Son état psychologique peut donc influencer son usage numérique autant que l’inverse. D’autres facteurs, comme la situation familiale ou socio-économique, peuvent aussi influencer simultanément la santé mentale et le temps passé sur les plateformes. Dire que deux phénomènes évoluent ensemble ne permet pas automatiquement de conclure que l’un est la cause de l’autre.
Mais démontrer que les réseaux sociaux ne sont probablement pas responsables à eux seuls d’une augmentation générale de l’anxiété et de la dépression chez les adolescents ne signifie pas qu’ils sont sans risque.
Un adolescent peut être confronté au cyberharcèlement, à des sollicitations sexuelles, à des comparaisons corporelles permanentes, à certains contenus problématiques ou à une perturbation de son sommeil sans que les réseaux sociaux soient pour autant responsables de l’ensemble de la crise de santé mentale de sa génération. Les auteurs eux-mêmes reconnaissent d’ailleurs l’importance de ces mécanismes lorsqu’ils proposent d’étudier à l’avenir la connexion sociale, la comparaison sociale, l’exploitation sexuelle, le harcèlement, l’activité physique ou encore le sommeil.
C’est probablement l’une des distinctions les plus importantes à conserver pour les parents. Deux adolescents peuvent passer exactement deux heures sur le même réseau social et vivre des expériences radicalement différentes.
Ce que cet article nous propose vraiment
Les auteurs proposent de ne pas regarder uniquement si les adolescents passent moins de temps sur les réseaux sociaux. Il faut déterminer si la nature des contenus auxquels ils sont exposés change, si leur santé mentale et leur bien-être évoluent ainsi que leurs relations sociales ou leur sommeil. Ils proposent également de savoir si une interdiction prolongée pourrait retarder l’acquisition de compétences nécessaires pour évoluer plus tard dans les environnements numériques.
L’expérience australienne présente précisément un intérêt parce qu’elle va permettre d’observer une politique appliquée dans la vie réelle, très différente des expériences de quelques jours chez des étudiants sur lesquelles repose jusqu’à présent l’essentiel des données expérimentales. Mais pour en tirer des conclusions utiles, encore faudra-t-il accepter d’attendre des résultats solides et de mesurer aussi bien les bénéfices que les effets indésirables.
Conclusion
L’article de Lind, Schueller et Odgers pose une question légitime et même nécessaire. Peut-on présenter l’interdiction des réseaux sociaux avant 16 ans comme une intervention de santé publique dont l’efficacité sur la santé mentale serait déjà démontrée ? La réponse est clairement non.
Les expériences existantes concernent essentiellement des adultes jeunes, durent généralement quelques jours ou semaines et étudient souvent une réduction de l’usage plutôt qu’une interdiction prolongée. Elles montrent des résultats variables et, lorsqu’un bénéfice apparaît, celui-ci est généralement modeste. Nous ne savons donc pas aujourd’hui si empêcher durablement des adolescents de posséder un compte sur certaines plateformes améliorera leur santé mentale mais nous ne savons pas davantage qu’une telle mesure sera inutile ou qu’elle fera plus de mal que de bien.
Les réseaux sociaux ne peuvent pas être considérés comme la cause unique d’une crise de santé mentale chez les jeunes, mais cela ne signifie pas qu’ils soient dépourvus de risques. De la même manière, l’efficacité d’une interdiction avant 16 ans n’est pas démontrée, mais son inefficacité ne l’est pas non plus.
Le débat devrait donc maintenant changer de nature. Plutôt que de demander si nous sommes « pour » ou « contre » les réseaux sociaux chez les adolescents, il faut regarder ce qui se produit réellement lorsqu’une restriction est appliquée : combien de jeunes modifient leurs usages, quelles expositions diminuent ou augmentent, quels effets apparaissent sur le sommeil, les relations sociales, le cyberharcèlement ou le bien-être, et surtout quels adolescents en bénéficient ou en pâtissent.
Référence :
- Lind MN, Schueller SM, Odgers CL. We don’t know how social media bans will affect youth but we’re doing it anyway! Frontiers in Developmental Psychology. 2026;4:1805989.
>>> Lien
