Le smartphone s’est imposé dans nos vies et en quelques années, il est devenu un moyen de communication, un outil de travail, un support de loisirs, un interface sociale, un espace de divertissement et parfois même un refuge émotionnel. Il accompagne les déplacements, s’invite dans les chambres, les salles de classe, les repas familiaux et les moments de repos.
Dans ce contexte, s’en passer relève aujourd’hui presque de l’utopie. Pourtant, une question persiste et revient avec insistance : à quel moment l’usage d’un smartphone cesse-t-il d’être un simple outil pour devenir un problème ? Contrairement aux jeux vidéo, dont le trouble d’usage est reconnu comme une addiction comportementale par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le smartphone ne fait pas l’objet, à ce jour, d’un diagnostic officiel en addictologie. Il n’existe pas de « trouble de l’usage du smartphone » clairement défini et reconnu. Cette absence de reconnaissance ne signifie cependant pas absence de conséquences. De nombreuses études s’interrogent depuis plusieurs années sur l’impact d’un usage excessif du smartphone, notamment chez les jeunes adultes et les étudiants. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’article analysé ici, qui propose une synthèse rigoureuse et ambitieuse de l’ensemble des données scientifiques disponibles même s’il date de 2021.

Une méta-analyse pour dépasser les contradictions
L’étude analysée repose sur une méthodologie exigeante : il s’agit d’une méta-analyse, c’est-à-dire d’un travail qui compile, sélectionne et analyse statistiquement les résultats de nombreuses études déjà publiées. Ce type de recherche permet de dépasser les limites des études isolées, souvent hétérogènes ou parfois contradictoires, afin de dégager des tendances solides et globales. Les auteurs se sont intéressés à l’ensemble des travaux étudiant les liens entre usage problématique du smartphone et apprentissage. Cette démarche s’est heurtée à une difficulté majeure : la multiplicité des termes utilisés dans la littérature scientifique. Addiction, dépendance, usage excessif, usage compulsif, multitâche, usage problématique… autant de notions proches, mais rarement définies de manière identique. Pour garantir la qualité de leur analyse, les chercheurs ont appliqué des critères de sélection stricts. Sur 320 articles initialement identifiés, seuls 44 ont finalement été retenus. Ces études regroupent 147943 étudiants, issus de 16 pays différents, offrant ainsi une vision à la fois large et culturellement diversifiée des usages du smartphone.
Ce que montrent réellement les résultats
Les conclusions principales de cette méta-analyse sont sans ambiguïté : un usage excessif ou mal contrôlé du smartphone est associé à une diminution des performances académiques. L’effet observé n’est pas spectaculaire, mais il est constant, statistiquement significatif et retrouvé dans l’ensemble des contextes étudiés. Plus l’usage du smartphone s’immisce dans les temps d’apprentissage, plus les effets négatifs deviennent visibles. Ce phénomène est particulièrement marqué lorsque le téléphone est utilisé en situation de multitâche, notamment pendant les cours, lors de la réalisation de devoirs ou dans les moments nécessitant une attention soutenue. Les échanges de messages, la consultation des réseaux sociaux et les jeux vidéo sur smartphone apparaissent comme les usages les plus perturbateurs pour les capacités d’apprentissage. À l’inverse, le simple fait de posséder ou d’utiliser un smartphone ne constitue pas en soi un facteur négatif. Lorsqu’il est utilisé de manière ponctuelle, ciblée et encadrée, notamment à des fins pédagogiques, son impact sur l’apprentissage peut être neutre, voire parfois bénéfique. Ce n’est donc pas l’objet qui pose un problème, mais bien la perte de contrôle de son usage.
Comment les chercheurs mesurent-ils la « performance académique » ?
Dans cette méta-analyse, les chercheurs avaient besoin d’un critère commun pour évaluer ce que l’on appelle la performance académique. Or, il n’existe pas un indicateur universel valable dans tous les pays et tous les systèmes éducatifs. Ils ont donc utilisé plusieurs indicateurs reconnus de réussite scolaire et universitaire, en fonction des études analysées.
– La GPA (Grade Point Average) correspond à la moyenne générale des notes d’un étudiant sur une période donnée, généralement un semestre ou une année. Dans les pays anglo-saxons, cette moyenne est exprimée sur une échelle standardisée, le plus souvent de 0 à 4. La GPA est un indicateur global qui reflète la régularité du travail, la capacité à suivre les enseignements et à réussir les évaluations sur la durée. C’est l’équivalent, dans une certaine mesure, de la moyenne générale utilisée dans les systèmes scolaires européens.
– Les test scores désignent les résultats obtenus à des examens, des partiels ou des évaluations ponctuelles. Contrairement à la GPA.
– Les scores SAT (Scholastic Assessment Test) correspondent aux résultats d’un test standardisé largement utilisé aux États-Unis pour l’entrée à l’université. Il évalue principalement des compétences en mathématiques, en compréhension écrite et en raisonnement logique.
– Le GRE (Graduate Record Examination) utilisé pour l’admission dans de nombreux cursus de master ou de doctorat,
– Le GMAT (Graduate Management Admission Test) principalement requis pour l’entrée dans les écoles de commerce.
Les chercheurs n’ont pas limité la performance académique à une simple note. Ils ont pris en compte un ensemble d’indicateurs permettant d’évaluer à la fois la réussite scolaire, les compétences cognitives et la capacité globale à apprendre, afin d’obtenir une vision la plus complète et la plus fiable possible de l’impact de l’usage du smartphone sur les étudiants.
Des effets observés partout, à tous les niveaux
Un autre enseignement important de cette méta-analyse réside dans la constance des résultats à travers les pays et les continents. Quelle que soit la région du monde étudiée, les chercheurs retrouvent une association négative entre usage excessif du smartphone et performances académiques. Les différences culturelles modulent l’intensité de l’effet, mais pas sa direction. De manière intéressante, le niveau scolaire ne semble pas constituer un facteur protecteur. Les étudiants universitaires, souvent perçus comme plus autonomes et mieux armés face aux exigences cognitives, sont eux aussi concernés. L’usage excessif du smartphone affecte l’attention, la mémoire de travail, l’autorégulation et la capacité à se concentrer sur une tâche unique, autant de fonctions essentielles à l’apprentissage, quel que soit l’âge.
Addiction ou usage problématique ? Une frontière encore floue
Les auteurs de l’étude restent prudents dans leur interprétation et cette prudence est essentielle. Le smartphone est un objet multifonctionnel, profondément intégré aux normes sociales actuelles. La frontière entre usage intensif, usage problématique et addiction comportementale reste difficile à tracer, d’autant plus que les outils de mesure ne sont pas encore standardisés. Néanmoins, lorsque l’usage devient envahissant, difficile à contrôler, qu’il interfère avec le sommeil, les relations sociales, les obligations académiques ou professionnelles, on observe des mécanismes proches de ceux décrits dans les addictions comportementales. Préoccupation excessive, perte de contrôle, poursuite de l’usage malgré les conséquences négatives : autant de signaux qui interrogent et justifient une attention particulière.
Limites et précautions d’interprétation
Cette méta-analyse présente, comme toute étude scientifique, certaines limites. La diversité des définitions et des outils utilisés pour évaluer l’usage du smartphone complique les comparaisons. La majorité des études reposent sur des questionnaires déclaratifs, exposés à des biais de perception et de sous-estimation. Enfin, le smartphone étant une technologie relativement récente, le recul scientifique reste limité. Ces limites expliquent en partie pourquoi l’addiction au smartphone n’est pas encore reconnue comme un trouble à part entière. Elles n’invalident cependant pas les résultats observés, qui convergent vers une même conclusion : un usage excessif et mal régulé du smartphone peut nuire aux capacités d’apprentissage.
Ce qu’il faut retenir
Cette méta-analyse apporte un éclairage précieux sur un phénomène largement vécu mais encore imparfaitement compris. Elle montre que le smartphone, lorsqu’il envahit les temps d’attention et de concentration, peut appauvrir l’apprentissage et fragiliser les performances académiques. Elle rappelle aussi que l’enjeu n’est pas de diaboliser l’outil, mais de réfléchir à la place qu’il occupe dans nos vies. Notre message restera donc volontairement nuancé : il ne s’agit ni d’interdire, ni de culpabiliser, mais d’accompagner. Apprendre à reconnaître les signaux d’un usage excessif, à poser des limites adaptées et à reprendre le contrôle de son attention constitue aujourd’hui un véritable enjeu de santé et de bien-être, particulièrement chez les plus jeunes.
Référence :
- Sunday O.J., Adesope O.O., Maarhuis P.L. The effects of smartphone addiction on learning: A meta-analysis, Computers in Human Behavior Reports. 2021:4.
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