Il y a des expressions qui traversent une génération comme une chanson impossible à sortir de la tête. Elles surgissent dans les cours de récréation, dans les repas de famille puis parfois dans les salles de classe. Elles sont répétées, mimées, détournées, vidées de leur sens, puis abandonnées quelques semaines plus tard. En 2025, l’une de ces expressions s’appelle 6 7 “Six Seven”. Deux chiffres. Un geste des mains. Une intonation. Beaucoup de répétition et pour beaucoup d’adultes, une vraie question : mais qu’est-ce qu’ils racontent encore ? Derrière cette apparente absurdité, il y a pourtant un phénomène intéressant. Pas forcément inquiétant en soi. Mais révélateur. “Six Seven” appartient à une culture numérique rapide, fragmentée, virale, où les jeunes ne partagent pas seulement des mots, mais des sons, des gestes, des montages, des références et des micro-codes. Ce phénomène s’inscrit dans ce que l’on appelle parfois le brainrot.

Le “brainrot” : un vieux mot pour une inquiétude très actuelle
Le mot brainrot signifie littéralement “pourrissement du cerveau”. La formule est volontairement excessive. Elle désigne à la fois des contenus jugés absurdes, répétitifs ou sans grande valeur intellectuelle et l’effet supposé est leur consommation prolongée et d’avoir passé vingt minutes à faire défiler des vidéos sans savoir pourquoi. Le terme n’est pourtant pas né avec TikTok. Oxford University Press rappelle que le premier usage connu de “brain rot” remonte à 1854, chez Henry David Thoreau dans Walden. Mais le mot a pris une nouvelle ampleur avec les réseaux sociaux, au point d’être choisi comme mot de l’année 2024 par Oxford. Son usage aurait augmenté de 230 % entre 2023 et 2024. C’est un mot culturel, de génération. Mais ce mot mérite quand même d’être pris au sérieux, parce qu’il nomme une impression très répandue : celle que certains contenus numériques capturent notre attention sans vraiment nous nourrir.
C’est quoi une “trend” ?
Pour comprendre “Six Seven”, il faut aussi comprendre ce qu’est une trend. Une trend, sur TikTok, Instagram Reels ou YouTube Shorts est une tendance virale. Ce n’est pas seulement une vidéo qui marche. C’est un format que d’autres utilisateurs peuvent reprendre, imiter, détourner et reconnaître immédiatement. Une trend peut être un son, une phrase, une chorégraphie, un filtre, une expression du visage, un geste, un montage, une blague ou une situation. Sa force vient de sa simplicité. Plus elle est facile à reproduire, plus elle peut circuler vite. Ce n’est pas seulement du contenu. C’est une sorte de langage prêt à l’emploi. Une trend fonctionne souvent comme un « mot de passe ». Ceux qui la reconnaissent comprennent immédiatement la référence. Ceux qui ne la reconnaissent pas restent à l’extérieur. C’est précisément ce qui donne à ces tendances leur pouvoir social.
Il y a eu Skibidi Toilet, les “NPC lives”, les vidéos “sigma”, les expressions comme “rizz”, “delulu”, “cringe”, “slay”, “Ohio”, les montages absurdes, les images manga accompagnées de phrases pseudo-profondes ou ironiques. Chaque trend dure plus ou moins longtemps, mais toutes participent à une même logique : créer des codes rapides, imitables, reconnaissables et l’usage de l’IA a accéléré le phénomène.
Avant TikTok, il y avait déjà le verlan
On pourrait croire que ces expressions absurdes ou cryptées sont un phénomène entièrement nouveau. Ce serait une erreur. Les jeunes n’ont pas attendu TikTok pour transformer la langue, détourner les mots, inventer des codes et agacer les adultes. En France, l’exemple le plus évident est le verlan. Le principe est simple : inverser les syllabes ou les sons d’un mot. “Femme” devient “meuf”, “louche” devient “chelou”, “lourd” devient “relou”, “flic” devient “keuf”. Le procédé existait avant les années 1980, mais il devient particulièrement visible dans les années 1970 et 1980, avant d’être largement diffusé par les cultures urbaines, le hip-hop, le rap, les médias et la culture populaire. L’INA rappelle qu’en 1986, le verlan était déjà présenté comme très présent chez les adolescents, avec une dimension de reconnaissance, d’indépendance et même de séduction. Le verlan ne sert pas seulement à parler autrement. Il sert à appartenir. Il fabrique une frontière symbolique entre ceux qui comprennent et ceux qui ne comprennent pas. Il permet aux jeunes de créer un espace linguistique à eux, à distance du langage scolaire, parental ou institutionnel.
C’est un point essentiel. L’adolescent ne cherche pas seulement à transmettre une information. Il cherche aussi à se situer dans un groupe. Utiliser le bon mot, au bon moment, avec la bonne intonation, c’est montrer que l’on connaît les règles implicites du groupe. C’est une forme de carte d’identité sociale.
Du verlan à TikTok : même fonction, nouvelle vitesse
Le parallèle avec TikTok est évident. “Six Seven” n’est pas du verlan. Ce n’est même pas vraiment un mot nouveau. C’est plutôt un micro-code viral : un son, un geste, une blague, une manière de répondre sans répondre. Mais sa fonction sociale ressemble à celle du verlan : créer de la connivence, marquer l’appartenance, jouer avec l’exclusion des adultes et transformer une absurdité apparente en signe de reconnaissance. La grande différence tient à la vitesse. Le verlan pouvait mettre des années à circuler, à se stabiliser, puis à entrer dans le langage courant. Certaines expressions sont devenues tellement banales qu’elles ne semblent presque plus appartenir à un langage jeune. “Meuf”, “relou” ou “chelou” sont aujourd’hui largement compris par les adultes.
Une trend TikTok, elle, peut naître, exploser, saturer les cours de récréation, agacer les enseignants, être reprise par des millions d’utilisateurs, puis disparaître en quelques semaines. Le code adolescent n’a pas changé de fonction. Il a changé de vitesse et c’est cette vitesse qui change beaucoup de choses.
Six Seven : deux chiffres, zéro sens apparent, beaucoup de bruit social
La tendance “Six Seven”, ou “6-7”, vient notamment du morceau Doot Doot (6 7) du rappeur américain Skrilla. Elle a été amplifiée par des montages liés au basket, en particulier autour de LaMelo Ball, joueur NBA mesurant 6 pieds 7 pouces. Progressivement, l’expression s’est détachée de son origine musicale et sportive. Elle est devenue une interjection absurde, souvent accompagnée d’un geste des mains, comme une balance ou un mouvement de va-et-vient : le fait que l’expression n’ait pas de sens clair fait partie du phénomène. C’est peut-être cela qui irrite le plus les adultes.
“Six Seven” ne veut pas vraiment dire quelque chose. Ou plutôt, son absence de sens est une partie de son sens. C’est une blague sans vraie blague. Un signal de reconnaissance. Un petit test générationnel. Si vous comprenez, vous êtes dans le groupe. Si vous demandez ce que cela veut dire, vous montrez déjà que vous êtes dehors. C’est brutal et efficace : C’est ado !
Pourquoi les jeunes utilisent-ils ces codes ?
Il serait trop simple de dire : “Parce qu’ils copient bêtement TikTok.” Oui, il y a de l’imitation, de la répétition et il y a un côté franchement irritant. Mais ce n’est pas seulement cela. Les adolescents utilisent ces codes pour plusieurs raisons. D’abord, pour appartenir. Reprendre une expression virale c’est signaler que l’on partage la même culture que les autres. C’est l’équivalent numérique d’une référence musicale ou d’une manière de s’habiller. Ensuite, pour se différencier des adultes. Les jeunes ont besoin d’espaces où les adultes ne comprennent pas tout. C’est parfois inconfortable pour les parents et les enseignants mais c’est aussi une partie normale de la construction adolescente. Enfin, pour jouer avec la langue. Les adolescents ne détruisent pas forcément le langage. Ils le tordent, le compressent, le remixent, le rendent parfois absurde. Ce n’est pas toujours élégant. Ce n’est pas toujours profond. Mais c’est une activité linguistique et sociale.
Le problème n’est donc pas que les jeunes inventent des codes. Ils l’ont toujours fait. La nouveauté, c’est que ces codes ne naissent plus seulement dans une classe, un quartier, un groupe d’amis ou une scène musicale. Ils naissent aussi dans des environnements numériques industriels, gouvernés par des algorithmes, optimisés pour la viralité et la captation de l’attention et là, le sujet devient plus sérieux.
Est-ce que cela rend les jeunes plus bêtes ?
Dire “Six Seven” ne rend pas un adolescent moins intelligent. Regarder quelques vidéos absurdes non plus. Il faut se méfier du vieux réflexe adulte selon lequel chaque nouvelle génération parlerait moins bien et réfléchirait moins avec ses mots incompréhensibles. Ce réflexe existe depuis très longtemps mais dire que tout cela n’a aucun effet serait aussi imprudent que de dire que TikTok “détruit le cerveau”. Le vrai problème n’est pas le mot “Six Seven”. Le vrai problème potentiel, c’est l’écosystème attentionnel dans lequel ces contenus circulent : vidéos très courtes, récompense immédiate, enchaînement automatique, sons répétitifs, formats mimétiques, notifications, recommandations algorithmiques et difficulté à sortir du flux. Ce n’est pas une question de bêtise. C’est une question d’attention, de sommeil, de vulnérabilité et de perte de contrôle.
Le regard médical : pas de diagnostic “brainrot”, mais de vraies questions
Sur le plan médical, il faut être clair : le brainrot n’est pas un diagnostic. Ce n’est ni une catégorie du DSM, ni une catégorie de la CIM. Ce n’est pas une maladie neurologique : le cerveau ne “pourrit” pas. Il ne faut pas transformer une inquiétude culturelle en diagnostic médical sauvage. Mais il ne faut pas non plus balayer le sujet. La bonne question médicale n’est pas : “Est-ce que le brainrot détruit le cerveau ?” La bonne question est plutôt : chez quels jeunes, dans quelles conditions, avec quel niveau de vulnérabilité et avec quelles conséquences l’exposition massive à des contenus courts, répétitifs et hautement engageants devient-elle problématique ?
Ce qu’il faut réellement surveiller
Un adolescent peut regarder des vidéos absurdes, rire avec ses amis, dire “Six Seven” pendant trois semaines, puis passer à autre chose. Dans ce cas, il n’y a pas forcément de problème. Il y a surtout une mode, une culture de groupe, un jeu social.
Mais certains signaux doivent attirer l’attention. Le premier est la perte de contrôle. Le jeune voulait regarder quelques vidéos et se retrouve à scroller pendant une heure, sans plaisir réel, avec la sensation de ne pas réussir à s’arrêter. Le deuxième est l’impact sur le sommeil. Les vidéos courtes sont particulièrement efficaces pour repousser l’heure du coucher, car il y a toujours “encore une vidéo”. Et cette vidéo est justement conçue pour être suivie d’une autre. Le troisième est l’impact sur l’humeur. Si le jeune utilise les contenus courts pour fuir en permanence l’ennui, l’anxiété, la solitude ou une souffrance psychique, l’usage mérite d’être interrogé. Le quatrième est l’impact scolaire, familial ou social. Quand le flux numérique prend trop de place, quand il désorganise les devoirs, les repas, les relations, les activités ou la capacité à s’ennuyer, on n’est plus seulement dans une mode. Enfin, il faut regarder la fonction du contenu. Est-ce un divertissement ? Une blague partagée ? Une détente ? Un refuge ? Une fuite ? Une anesthésie émotionnelle ? La même vidéo n’a pas le même sens selon la situation du jeune qui la regarde.
Pourquoi cela irrite autant les adultes ?
“Six Seven” irrite les adultes parce que l’expression coche toutes les cases de l’agacement : elle est répétitive, bruyante, incompréhensible, surgit au mauvais moment et semble ne servir à rien. Mais cette irritation dit aussi quelque chose des adultes. Quand un parent ou un enseignant demande : “Mais pourquoi ils disent ça ?”, il ne demande pas seulement une traduction. Il découvre qu’il n’est plus au centre du langage. Il découvre que les jeunes disposent de codes mouvants, fabriqués ailleurs, plus vite que dans l’école ou dans la famille et même plus vite que les médias traditionnels. Nous les adultes, aimons comprendre et donner du sens. Face à “Six Seven”, on se retrouve devant un objet culturel qui résiste à l’explication et c’est précisément ce qui fait plaisir aux adolescents. L’expression devient une petite scène de pouvoir. L’adulte demande : “Ça veut dire quoi ?” Le jeune répond : “Rien” et ce “rien” veut déjà dire beaucoup : Il veut dire : “Tu n’es pas dans le code.”
Faut-il interdire ces expressions ?
Tout dépend du contexte. Dans une classe, si une expression est répétée en boucle et empêche le travail, l’enseignant peut évidemment la limiter ou l’interdire. La trend est devenue assez massive que certains enseignants américains et britanniques ont rapporté des perturbations en classe, au point que le “six-seven” a parfois été interdit dans certaines écoles.
C’est une question de cadre. Un cours n’est pas un fil TikTok en direct. À la maison dire “c’est débile” peut être tentant et soyons honnêtes, ce n’est pas complètement faux mais sur le plan éducatif, ce n’est pas très efficace.
Mieux vaut parfois poser des questions simples : “D’où ça vient ?” “Qui dit ça ?” “Pourquoi ça vous fait rire ?” “Est-ce que tu regardes ça par plaisir ou juste parce que tu es happé ?” Ces questions permettent de passer d’un conflit stérile à une observation plus intelligente.
Ce que les parents et les soignants peuvent en retenir
Un adolescent qui parle en codes TikTok n’est pas en train de perdre son intelligence.
Mais ces phénomènes sont utiles à observer, car ils révèlent plusieurs choses : la vitesse de circulation des références, la puissance de l’imitation, le rôle du groupe, et la difficulté croissante à distinguer divertissement, réflexe automatique et perte de contrôle.
Pour les parents, l’objectif n’est pas de devenir expert de chaque trend. Ce serait impossible et probablement ridicule. Quand un adulte découvre enfin une tendance, elle est souvent déjà en train de mourir. L’objectif est plutôt de comprendre la mécanique générale. Les jeunes utilisent des codes pour appartenir. Les plateformes utilisent ces codes pour capter l’attention et les adultes doivent apprendre à distinguer une simple mode adolescente d’un usage numérique qui commence à prendre trop de place. C’est là que se situe le vrai enjeu.
Conclusion : deux chiffres, une époque
“Six Seven” n’est peut-être qu’une blague absurde. Deux chiffres, un geste, quelques vidéos, beaucoup de répétition. Mais les blagues absurdes disent parfois beaucoup d’une époque. Elles disent la vitesse des plateformes, la créativité des adolescents, leur besoin d’appartenance. Elles disent aussi et surtout l’agacement des adultes et notre difficulté collective à comprendre des phénomènes numériques qui vont plus vite.
Non, les jeunes ne deviennent pas “plus bêtes” parce qu’ils disent “Six Seven”. Le problème n’est pas que les adolescents aient leurs propres codes. Ils en ont toujours eu. La vraie nouveauté, c’est que ces codes sont aujourd’hui produits, amplifiés et accélérés par des plateformes qui ont parfaitement compris une chose : rien ne circule mieux qu’un contenu court et absurde et de ce point de vue. “Six Seven” n’est pas seulement une blague, c’est un symptôme culturel.
Références :
- Oxford University Press. ‘Brain rot’ named Oxford Word of the Year 2024 [Internet]. Oxford: Oxford University Press; 2024 Dec 2
>>> Lien - Oxford University Press. Brain rot added to the Oxford English Dictionary [Internet]. Oxford: Oxford University Press; 2025 Jun 26
>>> Lien - Merriam-Webster. Six seven slang meaning [Internet]. Springfield: Merriam-Webster; 2025 Oct 9
>>> Lien - Institut national de l’audiovisuel. 1986: How to speak verlan with your friends? [Internet]. Paris: INA; 2021 Apr 27
>>> Lien - Axios. Oxford University Press’ word of the year: “brain rot” [Internet]. Arlington: Axios; 2024 Dec 2 [
>>> Lien - Time. ‘Brain rot’ is the 2024 Word of the Year, according to Oxford University Press [Internet]. New York: Time; 2024 Dec 2
>>> Lien - The Sun. What does 6-7 meme mean, and why is it being banned from classrooms? [Internet]. London: The Sun; 2025
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