En se saisissant dès 2019 de la question des effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a souhaité apporter un éclairage scientifique indépendant sur un phénomène devenu central dans le quotidien des jeunes. Publié le 12 janvier 2026, cet avis s’appuie sur une expertise pluraliste d’ampleur exceptionnelle : après l’analyse de 8 009 publications scientifiques parues entre 2011 et 2021, les experts ont retenu un corpus final de 1 029 articles jugés suffisamment robustes pour éclairer les effets potentiels des réseaux sociaux sur la santé physique, mentale et sociale des adolescents. Inscrit dans la mission de l’Anses d’appui aux autorités publiques en matière de prévention et de protection de la santé, ce travail se veut à la fois prudent, rigoureux et nuancé.
À travers cet article, MedecinGeek propose d’en décrypter les enseignements essentiels, d’en rendre les conclusions lisibles et d’en discuter les implications concrètes pour les adolescents, leurs familles et les professionnels de santé.

Ce que dit vraiment l’Anses sur les réseaux sociaux et la santé des adolescents
Lorsque l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) publie un avis de plus de cinq cents pages consacré aux effets des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents, l’intention est claire : sortir du débat caricatural opposant alarmisme et banalisation. L’objectif affiché est de produire une expertise scientifique indépendante, fondée sur l’état des connaissances disponibles, afin d’éclairer les décisions publiques. Mais derrière le langage très normé de ce rapport que dit réellement l’Anses ? Et surtout, que peut-on en comprendre lorsque l’on est parent, adolescent ou professionnel de santé ?
Une expertise prudente, construite pour ne pas simplifier à l’excès
Dès les premières pages, l’Anses pose un cadre méthodologique strict. Les experts rappellent que les usages des réseaux sociaux numériques s’inscrivent dans des trajectoires de vie complexes, influencées par l’environnement familial, social, scolaire et culturel. Il n’est donc jamais question de désigner les réseaux sociaux comme une cause unique des difficultés rencontrées par certains adolescents. Cette posture, scientifiquement irréprochable, structure l’ensemble du rapport. L’Anses refuse toute lecture simpliste du type « les réseaux sociaux rendent les adolescents dépressifs ». À la place, elle insiste sur des relations dites «multifactorielles» et souvent «bidirectionnelles».
Autrement dit les réseaux sociaux ne créent pas ex nihilo des troubles psychiques, mais ils peuvent intervenir dans des équilibres déjà fragiles, les perturber ou les aggraver. Cette prudence méthodologique, indispensable sur le plan scientifique, a toutefois un effet secondaire : elle rend le message difficilement lisible pour le grand public.
Des adolescents inégalement exposés aux risques
L’un des enseignements majeurs de l’expertise est que tous les adolescents ne sont pas égaux face aux effets potentiels des réseaux sociaux numériques. L’Anses identifie clairement des profils plus vulnérables. Les adolescentes, tout d’abord, apparaissent plus exposées à certains effets négatifs, notamment en lien avec l’image du corps, la comparaison sociale et les symptômes anxio-dépressifs.
Les adolescents présentant déjà des fragilités psychologiques comme l’anxiété, la dépression et le mal-être, constituent un second groupe à risque.
Ce point est fondamental : les réseaux sociaux ne frappent pas au hasard. Ils interagissent avec des vulnérabilités préexistantes, qu’elles soient psychiques, relationnelles ou sociales.
Dans ces situations, l’usage des plateformes peut devenir un facteur de déséquilibre supplémentaire, parfois discret, parfois central.
Le sommeil, pièce maîtresse trop souvent sous-estimée
Parmi les effets les mieux documentés, l’impact des réseaux sociaux numériques sur le sommeil occupe une place centrale. L’Anses montre que l’augmentation du temps passé sur ces plateformes est associée logiquement à un retard de l’heure du coucher et à une réduction de la durée totale de sommeil. Mais l’enjeu ne se limite pas à une question d’horaires. Les interactions en ligne, les contenus émotionnellement chargés et la stimulation cognitive permanente maintiennent l’adolescent dans un état d’éveil incompatible avec l’endormissement. L’exposition à la lumière des écrans en soirée perturbe également le rythme circadien en inhibant la sécrétion de mélatonine, hormone clé du sommeil.
Un sommeil insuffisant ou de mauvaise qualité n’est jamais anodin à l’adolescence. Il favorise la somnolence diurne, l’irritabilité, la tristesse et une moindre régulation émotionnelle. L’Anses insiste sur le fait que le sommeil agit comme un médiateur central : il constitue à la fois un effet sanitaire direct de l’usage des réseaux sociaux et un facteur de passage vers des troubles anxiodépressifs plus durables.
Image du corps : quand l’exposition devient pression
L’expertise met également en lumière les effets des réseaux sociaux numériques sur le rapport au corps. Les pratiques centrées sur l’image (publication de selfies, retouche photographique, exposition répétée à des corps idéalisés) sont associées à l’intériorisation de normes esthétiques souvent irréalistes. Ces mécanismes favorisent l’auto-objectification et la comparaison sociale ascendante, deux processus psychologiques connus pour fragiliser l’estime de soi et augmenter l’insatisfaction corporelle. Les adolescentes apparaissent particulièrement concernées, en raison d’une pression sociale plus forte sur l’apparence physique.
Chez les adolescents présentant une vulnérabilité préexistante ou des troubles des conduites alimentaires, certains contenus constituent un facteur de risque supplémentaire. Les publications valorisant la maigreur extrême ou, plus récemment, la musculature et la performance corporelle, peuvent renforcer ou légitimer des comportements délétères. Les réseaux sociaux agissent alors comme des amplificateurs de normes déjà présentes en leur donnant une visibilité permanente.
Anxiété, dépression et spirales d’usage
Le lien entre réseaux sociaux numériques et troubles anxiodépressifs est décrit par l’Anses comme complexe et circulaire. Les symptômes anxieux et dépressifs résultent d’interactions entre facteurs individuels, environnementaux et numériques. Les réseaux sociaux ne sont pas isolés comme cause directe, mais ils participent à ces dynamiques. Plusieurs mécanismes intermédiaires sont identifiés : l’altération du sommeil, la comparaison sociale, la peur de manquer quelque chose (FoMO) et le cyberharcèlement. Ce dernier occupe une place particulière. Être victime de cyberharcèlement augmente le risque de symptômes dépressifs, tandis qu’un adolescent déjà en souffrance est plus susceptible d’y être exposé, notamment par une recherche accrue d’interactions en ligne. L’Anses décrit également un phénomène de spirale : certains adolescents utilisent les réseaux sociaux comme une échappatoire émotionnelle face au stress ou au mal-être. Cette stratégie peut procurer un soulagement transitoire, mais elle s’accompagne rapidement d’une perte de contrôle de l’usage et d’un renforcement de la dépendance à la connexion.
Des plateformes conçues pour capter l’attention
Le rapport souligne que certaines caractéristiques des réseaux sociaux numériques exploitent des mécanismes psychologiques connus. Le défilement infini, les contenus éphémères ou les notifications permanentes favorisent une consultation répétée et prolongée, en jouant notamment sur le FoMO. Les algorithmes de personnalisation constituent un autre point clé. En proposant toujours plus de contenus similaires à ceux déjà consultés, ils créent des effets de renforcement. Chez des adolescents vulnérables, ces mécanismes peuvent conduire à une exposition accrue à des contenus relatifs à la souffrance psychique, aux troubles alimentaires à l’automutilation ou aux idées suicidaires. L’Anses évoque ainsi un risque de banalisation, voire d’imitation, dans des contextes déjà fragiles.
Ce que l’Anses n’affirme pas… mais suggère clairement
Tout au long du rapport, l’Anses évite les conclusions tranchées. Elle ne parle ni d’addiction systématique, ni de danger généralisé. Pourtant, les mécanismes décrits dessinent un constat clair : chez certains adolescents, les réseaux sociaux numériques peuvent jouer un rôle actif dans le maintien, l’aggravation ou la chronicisation de difficultés psychiques. Les effets observés ne sont ni anecdotiques ni marginaux et concernent des dimensions essentielles du développement adolescent : le sommeil, l’image de soi, la régulation émotionnelle et les relations sociales.
En conclusion : un rapport très riche
L’avis de l’Anses ne dit pas que les réseaux sociaux numériques rendent les adolescents malades. Il dit quelque chose de plus subtil, mais tout aussi important : ces outils ne sont pas neutres, et leur impact dépend fortement des vulnérabilités individuelles et des contextes d’usage. Pour être réellement utile, ce rapport a besoin d’être traduit. Traduit pour les parents, afin qu’ils comprennent les mécanismes en jeu sans céder à la panique. Traduit pour les adolescents, afin qu’ils puissent réfléchir à leurs usages sans culpabilité. Traduit pour les soignants et les éducateurs, afin qu’ils puissent repérer les signaux d’alerte et accompagner sans juger. Ce que nous ferons au sein de MedecinGeek par la suite.
